Opéra-comique en trois actes, par MM. Henri Melhac [1] et Nuitter, musique de Jacques Offenbach.
I
Tout sujet est bon pour le maestro Ouffenbach ; mythologie, contes de fée, politique, voyage, il a tout effleuré.
Aujourd’hui il s’attaque à un genre spécialement créé pour une artiste jusqu’ici restée inimitable, Virginie Déjazet ; il prend un de ses meilleurs rôles et l’habille de sa musique. Puis il trouve juste à présent, pour chanter cette musique, une copie de la première, que disons-nous ? un second original jeune, charmant, plein d’effluves magnétiques, presque pas homme, assez pourtant pour enflammer la partie féminine de la salle, un être chantant et disant délicieusement, tirant plus d’effets d’une voix délicate, que d’autres de leur grande voix.
Félicitons donc Offenbach, l’homme toujours heureux ! Saluons Capoul, la nouvelle Dejazet !
La première incarnation de la pièce de MM. Meilhac et Nuitter, pièce dont ils ont tiré celle d’hier soir, était en deux actes, si la mémoire ne nous fait pas défaut. Ces messieurs ont trouvé le moyen d’en ajouter un troisième. Jusqu’ici rien de bien extraordinaire. Mais cette action, qui semblerait devoir avoir pour résultat de jeter du jour et de la lumière dans un sujet un peu trop confus, a produit au contraire un résultat tout différent, et nous nous demandons si maintenant il ne serait pas de toute nécessité de diviser ces trois actes en quatre ou cinq, ou de couper la bonne moitié des airs, romances et rondeaux pour mettre Vert-Vert à la portée de l’entendement dont est susceptible une nature humaine pendant une soirée. Pour n’en citer qu’un exemple, Capoul a six romances ou morceaux seuls, sans compter les duos, quatuors et finales !
Le musicien s’est-il laissé influencer par ce livret ? a-t-il été entraîné par la muse facile ? Toujours est-il que sa verve nous paraît avoir souffert de ce travail excessif, et nous croyons, qu’ayant voulu remplir son verre d’une mousse pétillante, il a cherché la quantité mais il n’a obtenu que l’abondance.
Il est difficile de reconnaître l’auteur de dix chefs-d’œuvre et de cent partitions honorables, dans l’homme qui vient d’écrire Vert-Vert ; on croît plutôt entendre l’œuvré exhubérente [2] d’un tout jeune homme à ses débuts, qui ne sait pas condenser sa pensée dans une juste mesure et qui l’affaiblit en la prodiguant. Ces trois actes fourmillent certainement de jolies choses, de motifs agréables qui entendus separément [3] valent pour la plupart leurs frères aînés, mais qui réunis comme au hasard perdent en raison même de la prodigalité avec laquelle ils sont répandue. Bon défaut, d’ailleurs !
C’est ainsi que Capoul, au deuxième acte, chante deux romances de suite, que dans ce même acte, se trouvent à la queueleuleu, trois airs à boire, un toast et une déclaration le verre en main. Le genre syncopé domine généralement dans le ton de l’œuvre, se prêtant facilement à la mélodie et lui donnant une tournure originale ; il fatigue cependant lorsqu’il est ramené trop souvent. Les cuivres se livrent aussi parfois à des unissons trop bruyants, et l’effet auquel il est visé, se change en cacophonie.
Quoiqu’il en soit, la partition de Vert-Vert contient d’excellentes choses, et malgré ces lignes critiques, elle marche une des premières à la tête, dans la moyenne des bonnes pièces représentées à l’Opéra-Comique depuis quelques années.
II
Bien qu’il soit à peu près connu de tout le monde, nous allons repasser rapidement le scénario de Vert-Vert.
Au premier acte nous sommes dans un pensionnat de jeunes filles nobles, situé à proximité de Nevers, ville de garnison. Là se trouvent des dragons aimables et audacieux ; ici respirent des cœurs tendres et bien élevés, c’est-à-dire bien instruits. La communication n’est pas longue à s’établir entre des éléments si bien faits pour s’entendre, et il en résulte deux mariages secrets. Quant à Vert-Vert, ce n’est pas Capoul Non ! c’est un perroquet. Capoul, lui, c’est Valentin, le filleul de la supérieure, un jeune homme bien gentil et bien innocent, qui pleure avec tant d’âme la mort de l’animal adoré, qu’on lui trouve une certaine ressemblance avec le défunt, et qu’on lui donne ce surnom « Vert-Vert ».
Dans cette communauté, que l’on nomme ainsi parce qu’il en existe une grande de sentiments entre tous, chacun rêve plus à l’amour qu’au travail : Bathilde et Emma reçoivent en cachette leurs époux ; MM. de Bergerac et d’Arlange ; Mlle Paturelle marivaude avec le tendre et séduisant maître de danse Badurose, et tandis que le jeune Friquet, dragon de l’avenir, se déguise en garçon jardinier, Mimi, une pensionnaire, prend son uniforme pour suivre Valentin à Nevers, où il va passer quinze jours sous la surveillance de Binet.
Cet acte, dont le défaut est d’être un peu incolore, contient une romance, écrite dans le vieux style, admirablement chantée par Gailhard – le comte d’Arlange. Gailhard a une voix de basse chantante très puissante, superbement timbrée dans le médium, mais qui perd un peu de sa force et de sa grâce dans les notes aiguës dont il ne doit pas abuser.
Après cette romance vient un duo dialogué entre Couderc et Mlle Révilly, si admirablement dit qu’on n’oublie qu’il n’est pas chanté. La chose la mieux réussie de l’acte est une romance de Mlle Cico commençant par ces paroles :
Vert-vert n’est pas enfant.
Enfin vient le finale, coupé en trois parties, un serment en récitatif sur un motif de polka joué à l’orchestre, une romance assez jolie de Capoul
Oui l’oiseau reviendra dans sa cage.
et un petit galop entraînant et bien rythmé sur ces mots :
Mets ceci dans ta poche.
Le second acte se passe à Nevers, dans l’auberge principale de laville ; les dragons y boivent, mangent, font la cour au chanteuses du théâtre. Vert-Vert, le pauvre ange, tombe au milieu de ces démons, et comme il serait trop long de raconter toutes les péripéties par lesquelles il passe, qu’il suffise de savoir qu’à la fin il se grise comme... un dragon, jure et fait la cour aux femmes comme trois.
Si le premier acte est un peu terne, celui-ci est au contraire trop mouvementé et trop bruyant. Il est tellement amusant qu’il finit par fatiguer. Ceci semble un paradoxe et n’est pourtant que la stricte vérité[.] Mlle Girard a obtenu un grand succès, malgré l’insignifiance de son air ; Potel a crée un type charmant de dragon méridional ; on peut lui appliquer cette expression : « La chose n’est pas nouvelle, mais elle est présentée d’une façon neuve. »
Une romance délicieusement soupirée par Capoul et dont le refrain est :
Alleluia.
tranche agréablement sur la teinte accentuée de tout cet acte. Vient une barcarolle descriptive de la traversée de la Loire dont l’accompagnement a une monotonie imitative, pleine de poésie. On eut bissé ce pittoresque morceau s’il ne fût venu après l’Alleluia déjà répété. Le Gaulois le bissera à sa façon en demandant au maestro la faveur de le publier dans un de ses premiers numéros.
Le finale du trio de la Chanson du régiment rappelle un peu un passage des « Diamants de la couronne. »
Le finale de l’acte est interminable ; il finit cependant, mais par un allégro commun, trop évidemment taillé en vue du quadrille et dans lequel les chercheurs de petite bête, veulent absolument retrouver note pour note l’air du « Petit Chaperon rouge. »
Le troisième acte, qui est sans contredit le mieux réussi, nous ramène au pensionnat au moment de la leçon de danse et nous voyons tour à tour le menuet, la gavotte et la fricassée. Couderc y est merveilleux de naturel et de légèreté. Cette scène a été très vivement applaudie. Puis revient Vert-Vert, jurant, sacrant, épouvantant Mlle la sous-maîtresse qui se bouche les oreilles d’horreur, tout en donnant la clef de la porte du jardin à un amoureux. La nuit se fait, et Mlle Cico et Capoul disent un très gentil petit duo d’amour, lequel devient bientôt un quatuor, puis un sextuor et enfin (je me risque à créer le mot) un octuor. Les quatre couples chantent pendant un quart d’heure la tranquillité d’une nuit d’été, ce qui explique peu le crescendo formidable auquel ils se livrent à un certain moment. Pour terminer, tout s’arrange ; une multitude de dragons envahit le jardin et chacun épouse une chacune ; l’on sera forcé de mettre l’écriteau sur la porte, faute de directrice et de pensionnaires.
Tous nos souvenirs de collége se sont réveillés à l’aspect de trois pensionnaires du couvent de Saint-Rémy, gracieuses, avec des petites mines de vierges énamourées, faut-il les nommer ? Faisons-le pour les élèves de nos lycées, qui apprennent dans le Gaulois à admirer également M. Duruy et Mlle Blanche d’Antigny ; ces trois pensionnaires s’appellent : Cico, Moisset et Thual.
Couderc a eu un véritable succès de comédien ; on n’est pas plus élégant, on n’est pas plus danseur des pieds à la tête que ce Bressant de l’Opéra-Comique, éternellement jeune et distingué ; il faut le voir, la pochette à la main, rhythmer la gavotte, glisser l’allemande, ou dessiner un menuet, fredonnant les airs ou faisant des observations à ses élèves : « Voyons, mademoiselle Aldegonde, liez, liez davantage, de l’eau, de l’eau ! »
Capoul, avec ou sans moustaches, est toujours l’Elleviou aimé des dames et le roi de la romance ; il force peut-être trop ses couplets à boire, il pourrait nous objecter que l’ivresse ne se possède pas et évitons cette objection judicieuse en n’insistant pas sur cette critique ; remplaçons-la pourtant par un conseil, dans l’intérêt même du jeune ténor : qu’il ne surmène pas un organe fait pour roucouler et non pour crier, chaque cri est une hypothèque qu’il prend sur ce gosier qui est incontestablement d’un excellent rapport. Nos compliments sur l’harmonie de son costume gris et vert ; il a vraiment l’air de descendre de son perchoir.
X.