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Théâtre des Bouffes-Parisiens

Revue et gazette musicale de Paris – 8 novembre 1874

Madame l’Archiduc. — Opérette-bouffe en trois actes, paroles de M. Albert Millaud, musique de M. J. Offenbach. Première représentation, samedi 31 octobre.

La pièce de M. A. Millaud semble appartenir à deux genres différents ; et n’était le style et le faire qui restent les mêmes, on pourrait croire que deux auteurs y ont travaillé : l’un charpentant le premier acte avec les matériaux usuels de l’opéra-comique, l’autre ajustant les deux derniers au moyen du bric-à-brac de la fantaisie moderne.

C’est le premier acte, en conséquence, qui offre le plus de prise à la musique. En voici la donnée :

Marietta, une fille d’auberge, épouse son Giletti qu’elle aime. Au milieu des joyeux bruits de la fête, on entend les murmures d’une sourde conspiration ; ce que veulent les conspirateurs, nous le saurons tout à l’heure. Survient un jeune ménage, le comte et la comtesse de Castelardo. Il paraît qu’ils ont quelques rapports avec les hommes à manteaux couleur de muraille ; mais s’il est permis de politiquer à tout âge, même à l’âge de raison, il n’est guère possible d’aimer toujours, c’est pourquoi ils s’occupent fort peu de la conspiration et beaucoup de leur mutuelle tendresse. Marietta et Giletti suivent cet exemple contagieux, et alors commence une partie carrée de roucoulements à rendre folles les tourterelles. Tout à coup le clairon sonne : ce sont les dragons de l’archiduc. Ils cherchent partout le comte, qui, malgré toute son amabilité, est décidément fort dangereux. On donne dix mille écus à Marietta et à Giletti, qui consentent à prendre la place du comte et de la comtesse. Sonnez, clairons ! roulez, tambours ! et chacun part, non sans grands renforts de joyeuses ritournelles et d’amusants refrains.

L’ouvrage s’annonçait fort bien avec cet acte agréable, dans lequel Offenbach a pu mettre en lumière toutes les qualités qu’on lui connaît. Le duo-quatuor des conspirateurs, spirituellement traité, est bien mis en scène. Les couplets du voyage ont été bissés et le méritaient. Le quatuor des baisers, morceau capital de la pièce, terminé par une strette vive et allègre, a été vivement applaudi. On a bissé encore la chanson anglaise, dont la mélodie rappelle de loin le Vedrai carino de Mozart, mais qui est d’un excellent comique, et enfin les couplets du finale. Ces couplets sont du meilleur Offenbach ; le compositeur a retrouvé là les rhythmes, les tours mélodiques qui n’appartiennent qu’à lui et qui ne manquent jamais leur effet sur le public. On les a applaudis, on les a redemandés ; bref, ils étaient populaires avant même qu’on les eût entendus.

Au second acte, nos paysans sont au château de l’archiduc. Mais ici la pièce se gâte ; nous tombons dans des bouffonneries qui n’égaient point, dans des plaisanteries qui n’ont rien de plaisant. Les conspirateurs conspirent toujours ; mais l’effet a été usé à l’acte précédent. Il faut renoncer à ces charges dont on s’est trop réjoui dans la Grande-Duchesse pour pouvoir en rire encore.

Naturellement, l’archiduc s’éprend de Marietta, il va jusqu’à se démettre de son pouvoir en sa faveur. A elle la couronne, à elle le sceptre, à elle le sceau de l’État. Les ministres murmurent, mais elle sait commander, la Marietta, et son premier acte d’autorité est de remplacer les fonctionnaires récalcitrants par les conjurés, qui, n’ayant pas conspiré dans un autre but, deviennent des partisans effrénés de l’ordre établi. Ici les situations étant moins favorables au musicien, il a été aussi moins bien inspiré. Cependant on a encore bissé deux morceaux, le sextuor de l’alphabet et une excellente mélodie, dans le finale. Le sextuor de l’alphabet est franchement écrit, gaiement tourné, et la rentrée du thème principal est fort adroitement préparée. La phrase « Tais-toi », très-bien dite par Mme Judic, est juste de ton et bien en scène. Nous avons remarqué des jolis couplets dits par Mme Grivot. Du reste, ce second acte est peu chargé de musique.

Au troisième acte, l’archiduc trouve qu’il a été un peu trop vite en besogne. Non-seulement il n’a plus sa couronne, mais encore il ne peut rien obtenir de Marietta. Il a beau envoyer Giletti en ambassade, se déguiser en brigadier pour surprendre la belle, rien n’y fait, d’autant plus que le jeune capitaine de dragons, fort épris de madame l’Archiduc, ne manque pas de se trouver entre lui et Marietta chaque fois qu’une bonne occasion se présente. De désespoir, il va rejoindre les cinq ministres dégommés, qui conspirent à leur tour avec le vrai comte, et se mêle à leurs noires machinations. Il revient, tout se découvre. Marietta et Giletti, enrichis, retournent à leur village, et on s’aperçoit enfin que les conjurés ne conspirent que pour avoir le droit de coiffer un vaste chapeau blanc autoritaire qui ressemble joliment au panache du général Boum.

Offenbach, plus à son aise dans ce dernier acte, a retrouvé une partie de la verve du commencement. Citons les couplets de Judic, « Ce qu’il voulait », qui commencent d’une façon charmante ; l’ensemble, « Il est l’archiduc », traité avec une grande finesse de touche ; le duo de la déclaration et ces couplets « Le duc, je le confesse », bissés. Ces deux derniers morceaux comptent parmi les meilleurs de la partition. Le duo est chaleureux, passionné, et relevé encore par une excellente phrase mélodique, très-délicatement accompagnée à l’orchestre. Enfin les couplets de Mme Judic sont une petite perle d’esprit et de fins sous-entendus.

En voilà, je pense, assez pour faire un succès ; mais il serait injuste d’oublier les interprètes. Mmes Judic et Grivot ont droit, les premières, à tous nos éloges. Il est impossible d’être plus charmante que Mme Judic, qu’elle porte la coiffe italienne ou le cabriolet du temps de la Restauration. Elle ne laisse pas passer un mot sans le souligner, et, même lorsqu’elle n’y entend pas malice, le public souligne pour elle. Mme Grivot a beaucoup plu. Ses airs décidés, sa petite crânerie dans le rôle du capitaine des dragons ont eu le plus grand succès. Mlle Perret était bien jolie sous le costume de Diane, dans Orphée ; espérons qu’elle méritera un jour un éloge plus sérieux. M. Daubray est amusant ; cependant il ferait mieux de ne pas chercher à rappeler Désiré. Enfin, M. Fugère (le comte) a une voix fort agréable et fera son chemin.

H. Lavoix fils.

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