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Théâtres

Le Figaro – Jeudi 13 décembre 1866

Mon cher de Villemessant,

Je lis dans votre numéro d’aujourd’hui un entrefilet daté de Vienne, à propos d’une valse de Strauss, que j’aurais intercalée dans Barbe-Bleue, et que j’ai dû changer quand j’ai fait jouer mon opérette au théâtre de la Wieden.

Voici l’exacte vérité :

Lors de mon dernier séjour à Vienne et avant la première représentation de Barbe-Bleue, le chef d’orchestre qui dirigeait les répétitions m’avertit que deux mesures, dans la romance de mademoiselle Schneider au troisième tableau, avaient un certain air de ressemblance avec une valse de Strauss.

Bien que mon motif fût en 2/4 et la valse naturellement en 3/4, j’ai si peu de goût pour les réminiscences, que je changeai immédiatement ces deux mesures, et j’aurais certainement fait le même changement à Paris, si j’avais, d’une façon ou de l’autre, connu la valse de Strauss.

Quant à la Vie Parisienne, c’est autre chose. J’ai simplement pris – paroles et musique – (finale du 2e acte) une tyrolienne qui est aussi connue en Allemagne, que l’air J’ai du bon tabac en France.

J’ai fait là ce qui a été fait par vingt compositeurs que je pourrais citer, et ce qu’ils ont eu parfaitement raison de faire, à la condition de ne pas plus déguiser leurs emprunts que je n’ai déguisé le mien.

Je mets qui que ce soit au défi de trouver un second emprunt dans mes partitions.

Si maintenant dans les soixante ou quatre-vingts ouvrages que j’ai composés, je me suis, sans le savoir, rencontré avec quelqu’un, c’est qu’il n’y a que sept notes en musique, et que ces sept notes, je les ai bien fréquemment employées.

Bien à vous,

Votre
Jacques Offenbach.

Ce 11 décembre 1866.

*
* *

Le maestro n’a pas tort, quand il dit que plus de vingt compositeurs ont emprunté à droite et à gauche. En voici quelques preuves :

Au troisième acte de la Dame blanche, l’air : Chantez, joyeux ménestrels, est un air irlandais ;

Dans le Châlet : Liberté chérie, seul bien de la vie… est une tyrolienne suisse ;

Dans Martha, l’air de la Rose est un air irlandais, très populaire en Angleterre ;

Dans les Huguenots, le choral de Luther est réellement celui que chantaient les disciples de la religion nouvelle ;

Au troisième acte du Domino noir, Douce ivresse est un air espagnol ;

Dans l’Etoile du Nord, le finale du deuxième acte n’est autre chose que la marche prussienne de Dessau.

Nous pourrions multiplier les exemples. Ceux-là suffisent, n’est-ce pas ?

Maintenant, Jacques Offenbach n’a-t-il pas le droit de faire ce qu’ont fait tant d’illustres compositeurs, Boieldieu, Adam, de Flottow, Meyerbeer, Auber ?…

___

Sous ce titre Offenbach et miss Furtado, nous lisons ceci dans un journal anglais :

« M. Offenbach, the popular French composer, is at present on a visit in London, and on Friday last he paid a visit to the Adelphi Theatre, where the English version of la Belle Hélène has now been running for nearly 100 nights. M. Offenbach was so pleased with the performance of Helen by Miss Theresa Furtado, that next day he sent to her a highly complimentary letter, in which he expressed himself both astonished and charmed by her piquant acting and exquisite singing, remarking : – « I will write something specially for you one of these day. » – A tribute to a native artiste from a composer of such eminence is so rare as to be worthy of particular mention. »

Voici la traduction :

« M. Offenbach, le populaire compositeur français, est en ce moment à Londres.

 » Mardi dernier, il a assisté, au théâtre Adelphi, à la représentation de la Belle Hélène, qui touche à la centième.

 » M. Offenbach a été tellement ravi de la manière dont mademoiselle Thérésa Furtado a joué le rôle d’Hélène, que, le lendemain, il lui a écrit une lettre dans laquelle il lui a exprimé son étonnement de la façon vraiment remarquable dont elle a joué et chanté.

« Je veux, lui dit-il, écrire, un de ces jours, une pièce spécialement pour vous. »

 » Le tribut d’admiration payé à une artiste de notre pays par un compositeur aussi éminent, est assez rare pour mériter une mention particulière. »

Notre confrère britannique a rédigé là ce que nous appelons en France un joli canard, car il y a plus de neuf ans qu’Offenbach n’est allé à Londres.

C’est égal, quand ils veulent s’en donner la peine, en fait de boniment, de réclame, nos voisins sont nos maîtres.

Jules Valentin.

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